INTRODUCTION
Dans un récit (un roman, une nouvelle, une épopée...), il importe de se poser la
question Qui voit ? (ou mieux encore Quel est le personnage dont le point de vue oriente la
narration ?). Notez que lorsquon parle de point de vue, on parle aussi de
focalisation. C’est pratiquement la même chose.
Le terme de focalisation signifie concentrer en un point, comme avec un appareil photo ou
une caméra. Cest loptique ou la perspective selon laquelle une action, un récit, ou
une description est présentée. La focalisation porte le plus souvent sur une partie
narrative, qui peut être fort brève.
LES 3 TYPES DE FOCALISATION
Une bonne façon de saisir intuitivement les différences entre les trois types de
focalisation est de considérer la situation théâtrale.
Au début d'une pièce de théâtre classique, on peut considérer que le spectateur (ou le
lecteur) est dans une position de focalisation externe: Il en sait moins que n'en sait
chacun des personnages. L'exposition est destinée à inverser cette position et à lui
donner toutes les informations requises pour la compréhension de la situation
dramatique. Le spectateur en sait alors plus que tous les personnages pris isolément.
Dans Phèdre, par exemple, il connaît dès l'Acte I l'amour criminel de l'héroïne pour
son beau-fils Hippolyte. Le nœud de la pièce donne à voir des rencontres entre
personnages plus ou moins informés. Des dupes sont victimes de roués; la lucidité
s'oppose à l'aveuglement; c'est l'empire, en d'autres termes, de la focalisation interne
variable. Ainsi Thésée, dans Phèdre, va-t-il être le seul à ne rien savoir du crime de
l'héroïne: ignorance tragique, puisqu'elle mènera Hippolyte à la mort. Le dénouement,
en principe, rétablit les choses dans leur vérité; il offre à chacun des personnages le
point de vue surplombant dont le spectateur jouissait dès l'exposition. Ainsi, à la fin
de l'Acte V, un ultime aveu de Phèdre arrache-t-il, trop tard, Thésée à son ignorance.
Mais reprenons maintenant ces différents types séparément.
1- Le point de vue zéro ou la focalisation zéro
C’est une absence de focalisation, c’est-à-dire qu’il n’y a aucune « restriction de
champ », pas de sélection de l’information narrative. La perception est illimitée. C’est
l’omniscience narrative. Le narrateur en sait plus que le personnage et peut être
comparé à Dieu, puisqu'il connaît le passé, le présent et l'avenir ou encore les
pensées de chacun de ses personnages, même ce qu'ils cachent. Dans l'extrait ci-
dessous, le narrateur sait tout de Louis Lambert. Il connaît même sa destinée. Il
connaît également les intentions du père.
Louis Lambert naquit, en 1797, à Montoire, petite ville du Vendômois, où son père exploitait
une tannerie de médiocre importance et comptait faire de lui son successeur ; mais les
dispositions qu’il manifesta prématurément pour l’étude modifièrent l’arrêt paternel.
D’ailleurs le tanneur et sa femme chérissaient Louis comme on chérit un fils unique et ne le
contrariaient en rien. L’Ancien et le Nouveau Testament étaient tombés entre les mains de
Louis à l’âge de cinq ans ; et ce livre, sont contenus tant de livres, avait décidé de sa
destinée. (Louis Lambert d’Honoré de Balzac)
Dans l'extrait suivant, le narrateur connaît les pensées de chacun de ses personnages :
Ce fut un repas étrange. Chacun se montrait d'une prévenance extrême :
- Voulez-vous encore un peu de café, miss Brent ?
- Une tranche de jambon, miss Claythorne ?
- Un autre toast ?
Six personnes, extérieurement calmes et maîtresses d'elles-mêmes.
Mais intérieurement ? Des pensées qui tournaient en rond comme des écureuils en cage...
« Et maintenant ? Et maintenant ? Qui ? Lequel ? »
« Est-ce que ça va marcher ? Je me demande... Mais ça vaut le coup d'essayer. Seulement est-
ce que nous aurons le temps ? Bon Dieu, est-ce que nous aurons le temps?... »
« Folie mystique, à tous les coups... Pourtant, à la regarder, on ne croirait jamais... Et si je me
trompais?... »
« C'est dingue... tout est dingue. Je deviens dingue. De la laine qui disparaît... des rideaux en
toile cirée rouge... ça n'a ni queue ni tête. Je ne comprends le comment du pourquoi... »
« L'imbécile ! Il a cru tout ce que je lui ai dit. Simple comme bonjour... Il faut quand même
que je sois prudent, très prudent. »
[…] (Agatha Christie, Dix petits nègres)
2 - Le point de vue interne ou la focalisation interne
Il s'utilise de telle façon que le lecteur voit ce que voit le personnage. Dans un texte
où le point de vue interne est utilisé, nous sommes amenés à connaître les sentiments
et les pensées du personnage. Le personnage focal n’est jamais décrit ni même
désigné de l’extérieur et ses pensées ou ses perceptions ne sont jamais analysées par
le narrateur. Si le récit ou un passage est mené à la troisième personne, on peut le
réécrire à la première personne, comme si nous étions le personnage condition
qu’il n’y ait aucune incohérence : on ne peut, en effet, transcrire « Il semblait avoir
peur » par « Je semblais avoir peur »). Le narrateur ne dit que ce que sait le
personnage.
En voici un exemple :
[…] j’étais arrivé à la porte, et je me redressai. Je ne pus rien distinguer à l’intérieur
régnaient d’opaques ténèbres. D’autre part, je n’entendais que le ronflement régulier des
dormeurs, et, parfois, de petits bruits semblables à des froissements de plumes ou à des coups
de bec, parfaitement inexplicables pour moi. J’entrai d’un pas ferme, les bras tendus en avant.
J’avais l’intention (et j’en riais en silence) d’aller m’étendre à ma place habituelle, pour me
moquer ensuite de la mine que feraient mes compagnons quand ils me trouveraient le
lendemain matin. (Robert Louis Stevenson, L’Île au trésor)
3- Le point de vue externe ou la focalisation externe
Le héros agit devant nous sans que nous ne connaissions jamais ses pensées ou ses
sentiments (pour cette raison, le récit est meà la troisième personne). On trouve ce
type de point de vue dans les romans d’aventure qui traitent leurs premières pages
en focalisation externe (dans Le tour du monde en 80 jours de Jules Verne ou Joseph
Balsamo d'Alexandre Dumas, par exemple). Le début à focalisation externe suscite
l’intérêt du lecteur du fait qu’il y a un mystère : le personnage est un inconnu à
l’identité problématique, mystérieuse. Le narrateur en dit moins que n’en sait le
personnage.
Voici un exemple :
Dans les premiers jours du mois d’octobre 1815, une heure environ avant le coucher du soleil,
un homme qui voyageait à pied entra dans la petite ville de Digne. Les rares habitants qui se
trouvaient en ce moment à leurs fenêtres ou sur le seuil de leurs maisons regardaient ce
voyageur avec une sorte d’inquiétude. Il était difficile de rencontrer un passant d’un aspect
plus misérable. (Victor Hugo, Les Misérables)
CONCLUSION
Il existe trois types de point de vue ou focalisation que l’on peut symboliser par les
formules suivantes :
1. Narrateur > Personnage (Le narrateur en sait plus que le personnage). C’est la
focalisation zéro.
2. Narrateur = Personnage (Le narrateur ne dit que ce que sait le personnage).
C’est la focalisation interne.
3. Narrateur < Personnage (Le narrateur en dit moins que n’en sait le
personnage). C’est la focalisation externe.